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La Peur de l’incertitude

 Originally Appeared in: L’Atelier du Roman: Number 26 | Published: June, 2001

Où en sont les choses avec le roman européen aux États-Unis aujourd’hui ? Lorsque le directeur de L’Atelier du roman m’a posé cette question la première fois, j’ai spontanément répondu : Nulle part. Tel est le paradoxe de la globalisation : plus nous nous voyons, nous les Américains, places au premier plan de la globalisation, moins nous voulons connaître quelque autre endroit que ce soit dans le monde. Les éditeurs américains, bien qu’appartenant à des conglomérats allemands, sont de moins en moins intéressés par la publication d’oeuvres européennes ; les auteurs étrangers sont lus aux États-Unis seulement après qu’ils sont devenus célèbres ailleurs ; les débats littéraires à l’étranger, comme celui sur Michel Houellebecq, ne sont rapportés dans le New Yorker qu’au titre de l’amusante grandiloquence d’intellectuels surchauffés.

Pour vraies qu’elles soient, toutes ces réactions échouent à noter ce qui n’est pas nouveau dans l’actuelle attitude américaine à l’égard du roman européen. Quand je réfléchis à ce problème dans la perspective d’un critique littéraire, quand je pense à la réceptivité au roman des chroniqueurs et des critiques, des enseignants et des théoriciens, je vois une résistance envers le roman qui va beaucoup plus loin, une sorte de résistance esthétique, laquelle n’est en réalité pas sans rapport avec la perception et les mythes américains à propos de l’Europe. Les romanciers américains, de James, Faulkner, Ellison et Nabokov jusqu’à un très grand nombre de contemporains, ont sondé le roman européen à travers leur recherche personnelle d’une esthétique, pourtant les critiques américains saisissent rarement le roman américain comme faisant partie de l’histoire du roman dans son ensemble. Au-delà du simple chauvinisme,quelles sont les habitudes intellectuelles et esthétiques qui étayent cette résistance américaine au roman ?

Je vais essayer de répondre non seulement pour esquisser la scène critique américaine, mais pour débusquer les défauts de cette résistance esthétique même. 

Le mobile qui anime la critique américaine depuis le début du xxe siècle est de fonder une tradition littéraire spécifiquement américaine. Aussi nécessaire et louable qu’il soit, cet effort en a été invalidé. Les écrivains américains ont été lus essentiellement par rapport les uns aux autres sans référence à leurs prédécesseurs et contemporains européens ou même anglais (d où l’illusion d une tradition littéraire américaine autochtone), et la littérature américaine, le roman en particulier, a constamment été déchiffrée dans 1 espoir d’y retrouver des images de la Nation (d où 1 illusion que l’histoire nationale et l’histoire littéraire sont le déploiement même d’un soi américain, d’un espace américain, d’une destinée américaine).

Derrière ces illusions (qu’elles aient été utilisées pour célébrer ou pour critiquer la Nation), reposent le mythe de l’exception américaine, la définition fondatrice de l’Amérique par elle-même contre l’ «Europe», le rêve de construire une nation du Nouveau Monde préservée des monarchies du Vieux Monde, des privilèges héréditaires et de la pauvreté inéluctable. La Nation n’était pas chargée de passé et elle était bénie d’une destinée unique, à la fois évasion hors de l’Histoire et origine nouvelle de l’Histoire. Ce mythe s’est créé dès le commencement de la république, au mépris des preuves plus qu’évidentes selon lesquelles, dans le Nouveau Monde, l’esclavage surpassait de loin les hiérarchies déshumanisantes du Vieux Monde ; aujourd’hui encore, comme l’opposition Nouveau Monde-Vieux Monde se dissout dans le Nouvel Ordre mondial, ce mythe continue à survivre dans la croyance, à la fois naïve et cynique, que la globalization offre au monde entier la chance de devenir l’Amérique….

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