css.php

La pensée politique dans le brouillard de la guerre

 Originally Appeared in: La Regle du Jeu: Number 35| Published: September, 2007

Un dialogue, qui est la forme la plus haute
de communication connue,
est toujours une confrontation de différents
points de vue irréductibles.
-Octavio Paz

GUERRE ET DÉMOCRATIE
Depuis le 11 septembre 2001, le brouillard de la guerre a enveloppé la pensée politique. Lespérance lumineuse de paix perpétuelle et de prospérité s’est écroulée dans les débris du World Trade Center. Le brouillard est devenu plus épais depuis l’invasion de l’Irak en 2003, avec la collision des nations de l’Alliance atlantique sur les questions de politique et de principes, de loi et d’intérêts. Entre-temps, l’après-guerre en Irak est devenue une guerre civile et a fait plus de dégâts que la guerre elle-même. Les néoconservateurs rêvaient de voir la théorie des dominos installer la démocratie au Moyen-Orient; cette théorie a été réduite en miettes et a laissé place à de nouvelles incertitudes. Dans l’autre camp du débat, les prophéties les plus exacerbées contre la guerre semblaient exagérées pour ne pas dire creuses, alors que les Irakiens ont eu la possibilité de mettre en place des élections pour la première fois depuis des lustres. Ni les défenseurs de la guerre en Irak ni ses opposants n’avaient de vision claire de l’usage de la guerre au nom de la démocratie. Quand, à l’automne 2006, le nombre d’Irakiens tués chaque mois du fait de la guerre civile a excédé le nombre d’Américains tués pendant les attaques du 11 Septembre, censées justifier l’invasion de l’Irak, la politique américaine a commencé à voir disparaître ses soutiens politiques aussi bien que moraux.

Les combattants perdaient facilement le sens de l’orientation au milieu de la bataille, confondaient le camarade et l’ennemi, prenaient l’avance pour le repli et le repli pour l’avantage et battaient en retraite au bord de la victoire ou se précipitaient dans la devastation annoncée, sûrs de leur invincibilité. La guerre n’épargne pas non plus la pensée politique de la désorientation et de l’incertitude. Les questions fondamentales de la guerre et de la démocratie avaient rarement commencé à émerger dans la conscience publique avant le 11 Septembre, quand elles furent balayées par le tourbillon de la guerre préventive en Irak. Voici quelques-unes de ces questions fondamentales :
Quel rôle doivent jouer les armes en démocratie?

Comment le pouvoir militaire altère-t-il mais protège-t-il aussi le gouvernement qui s’en sert ?

Quel est le pouvoir et quel est le sens d’une réglementation internationale de la loi ?

La force peut-elle effectivement imposer la liberté et la démocratie à l’étranger?

Les interventions spectaculairement réussies qui ont renversé les talibans puis Saddam Hussein furent rapidement compromises par l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak. Un modèle a fait jour. Les États-Unis surestiment la réalité de leur puissance militaire et sous-estiment l’épreuve de la démocratie. La responsabilité des conséquences désastreuses de la reconstruction de l’Afghanistan et de l’Irak retombe largement sur la présidence de George W Bush, mais pas exclusivement. La crise court de façon plus importante qu’avec aucun autre gouvernement quand la plus vieille démocratie du monde, superpuissance sans équivalent, oublie ce qui fonde la démocratie ou ne comprend pas la nature du pouvoir. Les opposants de Bush, les néoconservateurs et le Parti républicain se leurrent quand ils se satisfont simplement d’une opposition au gouvernement. Les questions fondamentaies de la guerre et de la démocratie sont encore plus difficiles à résoudre aujourd’hui qu’en septembre 2001 et le Moyen- Orient est devenu depuis un laboratoire de démocratie où toute expérience ratée risque de produire la guerre civile, la dictature, la théocratie ou pire. 

Les décisions diplomatiques et militaires sont préparées et justifiees par un discours écrit à plusieurs mains : historiens et idéologues, politiciens et journalistes, érudits et experts. Une série de discours allait des manifestes des think tanks à l’historiographie de « la Grande Puissance », des rapports secrets aux allocutions présidentielles, des études stratégiques aux libres tribunes de presse destinées à produire le maillage intellectuel et symbolique des décisions et des actions prises dans le domaine des affaires étrangères. Depuis le 11 Septembre, ce maillage conceptuel symbolique a été couplé avec des termes comme «seule superpuissance», «hyperpuissance», «impérialisme libéral», «interventionnisme progressiste » et des slogans comme « guerre contre la terreur » ou « pouvoir contre faiblesse » et « hobbesiens contre kantiens ». Tous ces slogans impliquent une certaine compréhension du pouvoir. Ils impliquent, pour reprendre une distinction faite par Hannah Arendt, une certaine perception du pouvoir politique et de la puissance militaire. Les métaphores comme les idées sont au travail en politique étrangère, non seulement car sont représentées là des conceptions du pouvoir ainsi que diverses méthodes pour analyser le pouvoir des États et pour calculer leurs intérêts, mais il y a aussi un imaginaire du pouvoir. Quand on en vient à la force militaire, personne ne peut vraiment savoir si son utilisation agrandira ou diminuera le pouvoir de l’État qui y a eu recours. La puissance existe d’abord potentiellement et par conséquent elle existe toujours dans l’imaginaire.

Dans les démocraties libérales tous les nouveaux chefs d’État élus se retrouvent soudain en possession du pouvoir. Et, inversement, ils se retrouvent possédés par le pouvoir. Il y a une ambivalence indépassable dans la jouissance du pouvoir. Max Weber s’est tourné vers une image corporelle quand il a identifié la plus grande des «jouissances intérieures» de la vocation politique : « Le sentiment de tenir dans sa main le nerf d’événements historiquement importants. »l Jouir du pouvoir ou être investi de la puissance, c’est également être l’objet de jouissance du pouvoir. Avoir les moyens de coercition et de violence à votre portée vous conduit à dépendre de ces mêmes moyens de coercition et de violence. C’est pourquoi Weber, attentif aux prémonitions de Nietzsche et rivé aux bouleversements de la guerre et de la revolution de son époque, a insisté pour que l’éthique de la vie politique soit renforcée par la prise de conscience de la dimension tragique de la politique. Seule cette prise de conscience tempère la tentation intrinsèque d’un pouvoir au-delà de la responsabilité.
Devenir président des États-Unis en 2001, comme ce fut le cas de George W Bush, c’était se retrouver soudain en possession d’un pouvoir au-delà de la responsabilité, puisque le corps politique américain lui-même avait été sous l’emprise du pouvoir en excès de responsabilité pendant une décennie. La chute de l’Union soviétique a laissé aux États-Unis la supériorité de la puissance militaire. Ce qui posait des questions historiques: à quelles fins la nation possède-t-elle de tels moyens de violence ? Cette nation, ou toute autre nation, doit-elle avoir une puissance militaire sans équivalent? Quelles responsabilités incombent à un pouvoir démesuré ? Le corps politique n’a jamais répondu à ces questions ou même essayé d’en débattre. Il y a eu, bien sûr, de nombreuses discussions dans le gouvernement, des think tanks sur la politique étrangère, des publications d’opinions et des revues politiques mais les campagnes présidentielles de 1992, 1996 et 2000 ont évité la controverse dans leur ensemble. C’était devenu un lieu commun de faire reference à la guerre du Golfe comme le moment critique de l’émergence des États-Unis en tant qu’unique superpuissance, et politologues et théoriciens ont forgé des noms aussi grandioses pour la nouvelle ère de la suprématie américaine que le nouvel ordre mondial, la fin de l’histoire, l’hyperpuissance, l’empire. Aucun de ces labels n a pris en compte le simple fait que le corps politique américain est resté silencieux et indécis. 

Le 11 Septembre a changé tout cela, et pas parce qu’un débat national a eu lieu. Après la déroute des talibans et d’Al-Qaida en Afghanistan, le gouvernement Bush s’est enhardi à avancer une réponse aux questions historiques de l’après-guerre froide. Dans un document de 2002 intitulé « La stratégie de la sécurité nationale des États-Unis », le président Bush a appelé son pays à assumer le rôle de pouvoir suprême global. Cet appel a été suivi par la déclaration d’un droit sans équivalent de l’Amérique sur les autres nations, un triple droit à la guerre préventive, au renversement des régimes considérés comme hostiles et à l’immunité à partir de traités et de contraintes imposées aux autres nations….

Download the Full Article