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D'autrefois

 Originally Appeared in: Atelier du Roman: Number 31| Published: September, 2002

Paris fascine les New-Yorkais, New York fascine les Parisiens. Les différents paradoxes qui peuvent découler de cette fascination mutuelle et asymétrique entrent dans le jeu des deux protagonistes du dernier roman de Benoît Duteurtre, Le Voyage en France. 

David, le New-Yorkais, a vingt-deux ans et se prépare à effectuer son pèlerinage à Paris « dans son monde imaginaire », fondé sur la reproduction du Jardin à Sainte-Adresse de Claude Monet qui orne sa chambre. Il décide de commencer son voyage en France au Havre pour ensuite prendre la direction de Paris. « Il avait lu (en français et en anglais) d innombrables ouvrages et correspondances signés Guy de Maupassant, Alphonse Karr, Maurice Leblanc, pour se faire de la Normandie du siècle passé une idée plus précise que celle de New York où il vivait. » Le second protagoniste du roman est un Français quadragénaire. Vingt ans plus tôt, lui aussi avait « fui Le Havre en rêvant de suivre le chemin des artistes » pour Paris, où son désir juvénile de faire des films avait finalement cédé le pas à une vie « étriquée dans le devoir et la nécessité » : il écrit pour « un mensuel gratuit distribué dans les taxis ».

Le Paris imaginé par le jeune Américain, tout comme celui imagine par un nombre incalculable de ses concitoyens avant lui, fait miroiter une « élégance », une « harmonie plus élevée », « une société plus raffinée ». Son Paris est celui de l’impressionnisme et de la Belle Epoque, de la même manière, son New York, celui où il habite dans son esprit, est celui des années trente. Les villes dans lesquelles il pourrait mener une existence heureuse ont disparu, son voyage en France est par conséquent une rencontre avec ce qui n’est déjà plus. A son arrive au Havre, il se met en quête de l’endroit précis où Monet a peint son tableau mais les habitants lui indiquent à la place la ZUP Claude-Monet. Quand il parvient finalement au bon endroit, il fait la connaissance d’un acteur plus ou moins dérangé, affublé des mêmes vêtements que Monet dans son portrait par Renoir. Il est assis, observe le paysage et recouvre la toile devant lui de peinture noire : « — Que verrait-il Monet, dans ce paysage hanté par toutes les souffrances du siècle ? Il ne verrait rien, Monet. Il verrait le noir, la fin, le néant. » Le jeune Américain parvient à garder intacte sa vision personnelle du Havre des impressionnistes — « il suffisait de remplacer les porte-conteneurs par des paquebots, les planches à voile par des barques de pêcheurs pour retrouver le paysage d’autrefois » —, ce qui ne l’empêche pas de sauter dans le premier train pour Paris. Les rues et les immeubles parisiens incarnent la beauté d’autrefois sur laquelle vient se superposer la réalité du présent : « Chaque matin, les habitants du monde revenaient dans ce décor qui exerçait sur eux sa présence invisible. »

Les deux personnages font connaissance par hasard dans la deuxième partie du roman. Je trouve la structure du Voyage en France intrigante car l’emploi du standard éculé de l’inévitable rencontre ortuite enrichit, en fait, le roman de deux principes de construction. D’un côté le roman est purement à épisodes mais, à partir du moment où l’Américain et le Français se rencontrent, il se rapproche bien plus de la métaphore. La nature arbitraire de l’épisode permet à Duteurtre de laisser libre cours à des satires souvent extravagantes sur la vie urbaine contemporaine : des « Maghrébins de Bobigny déguisés en Portoricains du Bronx » aux bars du Marais ou des dîners bobo aux pitreries d’artistes de rue frustrés. Le principe épisodique est lui-même fermement enraciné dans le voyage de l’Américain, dans la finalité sans fin des voyages de jeunesse, mais aussi dans la pénible dérive du quadragénaire français, dont la vie professionnelle et sexuelle est complètement dissolue. La rencontre entre les deux personnages crée alors un écho entre un jeune homme qui ne veut vivre que dans un passé révolu et un plus âgé qui découvre qu une vie jalonnée de déceptions et de trahisons peut subir une sorte d évolution quand elle est revécue à la lumière du principe épisodique : « Tout se tient dans ces aventures et le temps qui passe me semble moins tragique si je le regarde comme un conte, en me laissant glisser d un épisode à l’autre avec la curiosité du voyageur. »

Le mouvement épisodique du roman dévie ainsi vers la métaphore, et celle-ci finit par se calquer sur l’itinéraire emprunté par la toile de Monet à l’époque moderne ainsi que dans les vies des deux protagonistes. Quand l’Américain rentre à New York et que le Français fait à son tour le voyage pour lui rendre visite, ils vont ensemble au MoMA pour contempler Le Jardin à Sainte-Adresse. Le Français raconte :

Devant ce paysage de Sainte-Adresse, David s’enchante de reconnaître le mouvement du vent et des vagues dans la baie de Seine — quoique les jardins fleuris sur la mer aient aujourd’hui disparu. Quant à moi, reculant de quelques pas, je me réjouis d’observer chaque regard admiratif porté par les visiteurs (américains, asiatiques, européens…) sur cette plage du Havre, comme s il s agissait de la quintessence de la beauté. J’ai envie de prendre ces touristes par la main et de leur dire : « Vous savez, ce lieu existe vraiment ; je suis né juste à côté. » Je m enchante qu’une parcelle de Normandie, oubliée dans la dérive de 1 histoire, ait traversé l’Atlantique, pour devenir le paysage le plus admiré, au coeur du grand musée de la cité qui est le coeur du monde. 

[…] je descends la 5e Avenue vers Downtown, agité par un curieux sentiment patriotique. Je me répète intérieurement : « Voilà pourquoi je me sens tellement bien, à New York : parce que cette peinture conservée ici comme a fierté de 1 espèce humaine, cette peinture fut peinte par le jeune Monet sur cette plage où j’ai marché. Parce qu’un siècle plus tard j’ai fui Le Havre en rêvant de suivre le chemin des artistes. Parce que aujourd’hui, fùyant Paris, je retrouve Monet au coeur de New York où tout continue, où tout commence… »

Que l’on trouve cette métaphore convaincante ou non importe moins que la verite palpable qu’elle représente pour le Français luirneme. Elle donne un sens à ses voyages, du Havre à Paris, de ses aspirations artistiques à une routine décourageante, de Paris à New York puis de retour à Paris, elle crée un emblème qui relie sa vie à l’histoire moderne. Il a découvert son mythe individuel de l’histoire. Selon moi voila le véritable sujet du Voyage en France. Les deux héros sont, à travers leur expérience de la ville (Paris et New York réels ou imaginaires), à la recherche d’un sens à l’histoire, de sa direction, de sa signification. Pour le Français, New York est « une ville archaïque et futuriste » où sont maintenant étrangement protégés « quelques fossiles de l’esprit moderne, ramassés sur la plage du Havre quand Paris était le centre du monde et la Normandie le jardin de Paris ». Pour le jeune Américain, Paris confirme que l’histoire est la disparition progressive d’endroits hospitaliers où il peut commencer quelque chose d’essentiel ; de retour à New York, il s’éveille à « la beauté du bordel américain » : il « sortait d’un long sommeil. A Paris la civilisation résistait comme un vieil hôpital. A Manhattan, tout se mêlait dans un tumulte urgent ». Les protagonists sont tous deux indubitablement partie du mythe, mais peutêtre que ce que Benoît Duteurtre veut plus principalement nous faire comprendre à travers ce texte jonglant entre épisodes et métaphore, entre satire amère et joie esthétique, c’est que l’histoire contemporaine ne peut se saisir qu’à travers le mythe, non pas les mythes collectifs d’autrefois mais les idiosyncrasies du mythe individuel.

A la lecture du Voyage en France, nul n’échappe au rythme épisodique brutal de notre époque. Par hasard, le roman a été déjà sous presse à la date du 11 septembre 2001. On ne peut s’empêcher d’imaginer à quel point cet événement aurait ébranlé les mythes des personnages quant à leur perception de la ville et du monde.